Jardin du Luxembourg - photo Devillard

La langue du gris

Elle vient pour parler mais c’est comme si elle n’avait rien à dire. Ou plutôt comme si elle ne pouvait rien dire de ce qui a de l’importance.

D’abord c’est le silence, un silence de soupirs et d’hésitations, lourd de ce qu’il contient les mots du vrai. Mais ceux-là, elle les évite. Puis quelque chose émerge de sa mémoire, une anecdote retient son attention et déclenche la narration. Alors elle s’épanche. La vie au bureau, le détail du couloir qu’il faut traverser pour se rendre chez le patron. Moquette grise, néons aveuglants, paysage de béton et de hauteurs.

C’est la langue du gris.

Les couleurs n’appartiennent pas à cet univers. Elle dit « ce matin j’avais une réunion, je savais pas quoi me mettre. Toutes les autres, elles étaient pimpantes, les ongles impeccables. Moi j’ai même pas pris le temps, les ongles pas faits, ça fait sale… j’avais pas envie d’y aller, je m’en fiche de savoir comment on va voter le budget de la prochaine campagne. De toutes façons on n’a jamais les moyens, on ne peut rien faire… »

C’est sa langue de l’ennui, celle qu’elle déroule avec le plus de détails, lorsqu’elle vient ici, dire combien sa vie est morne, combien son travail lui pèse et qu’on ne peut rien y changer. « Je ne peux quand même pas donner ma dèm. et manger des pâtes tous les soirs !… »

Elle se vautre, raconte encore et encore les murs du jardin de son enfance, cet univers clos partagé avec le chat et le chien, sans aucune copine pour jouer, aucun éclat de rire. Les tours de la Défense sont devenues les frontières de son enclos d’adulte.

C’est la langue de la plainte avec laquelle elle s’épanche, revient encore et encore sur l’air revêche et contrarié de la grand-mère, la rudesse du père, le mépris du patron.

« Vous vous souvenez de ce que je vous ai raconté ! ce jour où il m’a dit ‘Evelyne, vous n’êtes pas payée pour réfléchir !’, vous croyez que c’est motivant ça ! »

C’est une langue qui ne fait pas de projet, qui raconte des voies sans issue, des fenêtres sans vue, des allers sans retours.

Ce serait compter sans l’écoute, elle ne parle pas dans le vide, elle est venue parler à quelqu’un. Et celui-là est à l’écoute, se glisse dans l’opacité de sa plainte, guette la moindre étincelle de vie, est à l’affut des miettes d’espoir. Ensemble ces deux-là s’efforcent de construire la sortie de ses impasses, apprennent à contourner le chemin de l’ennui.

En détournant le sens inscrit dans sa langue originelle, elle apprend un autre langage, avec lequel elle pourra inventer une vie qui lui ressemble, en couleurs.